Ici l'oeil et l'oreille restent disponibles

croqueurs de mots

Jeudi poésie

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Pour ce jeudi poésie des croqueurs de mots  Durgalola à la barre nous donne comme thème l’arbre .

Je vous propose un poème pris dans le recueil “arbres” de Jacques Prévert

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En Argot

les hommes appellent les oreilles

des feuilles

c’est dire comme ils sentent que

les arbres connaissent la musique

Mais la langue verte des arbres

est un argot bien plus ancien

Qui peut savoir ce qu’ils disent

lorsqu’ils parlent des humains

*

Les arbres parlent arbre

comme les enfants parlent enfant

*

Quand un enfant

de femme et d’homme

adresse la parole à un arbre

l’arbre répond

l’enfant l’entend

*

Plus tard

l’enfant parle arboriculture

avec ses maîtres et ses parents

*

Il n’entend plus la voix des arbres

il n’entend plus

leur chanson dans le vent

*

Pourtant

parfois une petite fille

pousse un cri de détresse

dans un square

de ciment armé

d’herbe morne

et de terre souillée

*

Est ce …oh…est ce

la tristesse d’être abandonnée

qui me fait crier au secours

ou la crainte que vous m’oubliiez

arbres de ma jeunesse

ma jeunesse pour de vrai

*

Dans l’oasis du souvenir

une source vient de jaillir

Est – ce pour me faire pleurer

j’étais si heureuse dans la foule

la foule verte de la forêt

avec la peur de me perdre

et la crainte de me retrouver

*

N’oubliez pas votre petite amie

arbres de ma forêt

Jacques Prévert

P8230583


Parfois un arbre …..

Durgalola à la barre du bateau des croqueurs de mots pour la quinzaine nous demande :

Imaginez que vous êtes un arbre (chêne, bananier, charme, ce que vous préférez)

et racontez votre histoire en une trentaine de lignes.

Au début de votre texte, vous insèrerez une citation ou un proverbe relatif à un arbre.

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Les quatre tilleuls de la croix Cueillat

“Parfois un arbre humanise mieux un paysage que ne le ferait un homme”  disait Gilbert  Cesbron . Je crois bien que quand vous aurez lu mon témoignage , vous n’en serez pas complètement convaincus . Car si “chaque arbre est le symbole vivant de la paix et de l’espoir” d’après  Marie Louise Taos Amrouche il est parfois le témoin d’une histoire bien cruelle .

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été accompagné de mes trois frères  au lieu dit de la croix Cueillat , sur cette colline qui domine la cité messine . Tilleul maintenant plus que centenaire , je n’ai pas toujours été le lieu privilégié  des ébats joyeux des écureuils voltigeurs infatigables, le spectateur ravi des courses effrénées de chevreuils enivrés par l’ingestion des bourgeons printaniers , des rendez – vous galants des villageois des les premières flèches lancées par Cupidon . Comme j’aurais aimé ne me concentrer que sur les gazouillis des nichées des merles moqueurs  qui chaque année égayent mes branches , me laisser surprendre par les cris rauques et stridents des geais se muant d’un seul coup en miaulements ou gloussements . Mais non il a fallu que  j’entende  des cris beaucoup plus dramatiques  et que j’assiste à des scènes que j’ai bien du mal à oublier maintenant même après toutes ces années .

J’avais l’habitude de les voir passer ces villageoises  qui se rendaient régulièrement à la source des Marivaux de Plappeville pour y cueillir des herbes ou ramener de l’eau . Elles échangeaient leur recette pour guérir les maux des hommes et des bêtes , elles ne faisaient de mal à personne bien au contraire. Elles connaissaient le pouvoir des simples et le transmettaient de mère en fille. Bien des villageois préféraient leurs remèdes à ceux des médecins patentés. Mais il faut croire que cela ne plaisait pas aux échevins  car un jour des hommes arrivèrent ici en grand nombre, ils  accusèrent ces femmes de sorcellerie , d’aller au Sabbat en Marivaux,  de rendre hommage au diable dans des incantations entendues partout dans la foret ,  de s’accoupler avec des démons . J’en avais des frissons dans mes feuilles en entendant  les horreurs qu’ils débitaient sur ces pauvres malheureuses. Elles portaient encore les traces des tortures qu’on leur avait infligées pour qu’elles avouent leur sorcellerie. Ils dressèrent en un temps record record un bucher juste là, à quelques mètres de  nous, et y installèrent  les prisonnières . Quand les flammes commencèrent  à  lécher leur tunique, c’était comme si je ressentais moi – même cette morsure infâme.  Je leur hurlais d’arrêter, que jamais au grand jamais, elles ne s’étaient données au diable. Mais ces humains là ne savaient pas écouter les arbres. Mes appels étaient vains, ils se réjouissaient même du supplice, convaincus de s’être débarrassés d’une vile engeance de sorcières.  J’ai du supporter ce rituel de nombreuses fois au cours de ma vie , dès que j’apercevais  des hommes en armes monter par le sentier, je sentais se figer ma sève, j’étais comme tétanisée par ce qui m’était imposé .

Heureusement un jour tout s’est arrêté, des hommes sont venus retirer la croix de pierre qu’ils avaient installée à côté du bucher pour la transporter au village. J’ai enfin pu reprendre mes habitudes sans me soucier de qui venait . Nous les quatre tilleuls , avons retrouvé notre tranquillité même si parfois certains groupes de marcheurs s’attardent à nos côtés, comme s’ils voulaient entendre notre témoignage.  Mais j’avoue qu’il m’est très difficile d’évoquer cette période, je ne l’ai comptée  qu’à quelques privilégiés .

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