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Un bruit de balançoire

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Avec ce livre composé de lettres adressées à sa mère , à un forestier, à son âme , à un nuage , à Ryokan et à bien d’autres encore Christian Bobin nous fait toucher du doigt le bonheur du simple et du quotidien . Une écriture  lumière qui chasse la pénombre. Je me suis laissée emporter  par la poésie omniprésente,  loin de ce que l’auteur appelle les tambours modernes, qui ne véhiculent que du désenchantement, des railleries et nihilismes . Je vous  conseille vivement ce recueil, une vraie bouffée d’oxygène .

  • La quatrième de couverture :

“ Les livres sont des âmes , les librairies des points d’eau dans le désert du monde”

 

  • Quelques extraits :

“Ils sont partout sauf en eux , ces gens qui font le tour du monde . Le plus long voyage que j’ai fait , c’était dans les yeux d’un chat. Les bêtes sont des anges . Leur silence est proche de celui des livres . Leur silence est de l’encre . Il porte une tunique de papier , une ceinture d’encre . Il entre dans notre cœur et il parle . De l’intérieur de nous . Sans mots. Les livres qui n’ont pas cette grâce ne sont que marchandises , pesanteur et poison. Les livres _ anges, les livres _ animaux s’endorment   une joue plaquée contre la paroi intérieure de notre cœur .”

“La vie est ce jeu où il s’agit de s’approcher au plus près de soi sans s’en apercevoir”

“La vie écrit au crayon . La mort passe la gomme . Le poème se souvient . Personne n’a meilleur mémoire qu’un poème .”

“Lové dans son carton pourri sur le seuil, le chat dort dans un luxe que les marchands ne savent offrir. Une patte déborde du carton . Elles est abandonnée à Dieu .”

 

“Les oiseaux dans la forêt récitent la liste des saints que nous ne sommes pas . La langue du chat brasse l’eau et la lune dans le bol . Les feuilles d’automne savent mon prénom.Il éclate sous mes pas . Quelqu’un dans les ténèbres nous appelle sans nous contraindre , ne nous demande rien sinon un sourire . La vie est terrible mais comment lui en vouloir ? Je lui souris comme la fleur fleurit et comme le nuage passe pour rien . Pour l’amour du très précieux et très noble rien.”

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Le lambeau

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Voilà plusieurs mois que j’avais réservé ce roman de Philippe Lançon à la médiathèque , j’ai enfin pu le lire et ma patience a été bien récompensée .

Un vrai chef d’œuvre où l’auteur raconte d’abord  l’attaque dont il a été victime le 7 janvier 2015 mais  surtout comment cet attentat va le changer définitivement . Une analyse des plus  fines et bouleversante de toutes les émotions et les souffrances qui le traversent , de tout ce qui désormais fait partie de cette vie hospitalière ,  les épreuves quotidiennes des soins mais aussi le réconfort que lui apportent ses amis , les soignants,  la littérature qui l’accompagne jusqu’au  bloc ainsi que  la musique .  J’avoue avoir été subjuguée par la justesse et la sincérité  de cette mise à nu de l’auteur tout au long de ces 500 pages . Rien de racoleur , de voyeur, ni de rébarbatif dans cet écrit qui nous montre les différentes phases de la réparation  du  corps, du  temps, de  la mémoire  de ce patient particulier, une reconstruction passant par 17 interventions chirurgicales à l’hôpital de la Salpetrière et 7 mois de rééducation à l’hôpital des Invalides  . J’ai vraiment apprécié  le  formidable message de confiance en notre système de santé, dans la compétence et le dévouement des soignants même si la peur n’est jamais écartée et toutes les références littéraires partagées par l’auteur à travers son ressenti .

Un livre poignant,  plein d’humanité et de foi en la vie d’un homme  dont la force et le courage ne sont plus à démontrer .

 

La quatrième de couverture :

Lambeau, subst. masc.

1. Morceau d’étoffe, de papier, de matière souple, déchiré ou arraché, détaché du tout ou y attenant en partie.

2. Par analogie : morceau de chair ou de peau arrachée volontairement ou accidentellement. Lambeau sanglant ; lambeaux de chair et de sang. Juan, désespéré, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire (Borel, Champavert, 1833, p. 55).

3. Chirurgie : segment de parties molles conservées lors de l’amputation d’un membre pour recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple. Il ne restait plus après l’amputation qu’à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu’une épaulette à plat (Zola, Débâcle, 1892, p. 338). (Définitions extraites du Trésor de la Langue Française).

 

Quelques extraits :

_ L’humilité que lui imposait son métier n’avait pas été détruite par le pouvoir qu’on avait fini par lui accorder. Son humour un peu hautain, très direct, la protégeait des autres mais aussi, dans une certaine mesure, d’elle-même. Elle attendait d’eux beaucoup, trop sans doute, mais finalement moins que ce qu’elle exigeait de ses propres forces.
Elle connaissait sa valeur et n’était pas économe de son mépris. Elle connaissait sa folie et n’était pas économe de sa raison. Elle connaissait sa dureté et n’était pas économe de son attention ni même de sa tendresse – à certaines heures, en tout cas, et sans témoins. Elle avait donné sa vie à la chirurgie, mais sans le proclamer : sa détestation de l’emphase et de la sentimentalité était immédiatement perceptible .

_ Quand, par exemple, il écrivait : « Rien n’est plus douloureux que cette opposition entre l’altération des êtres et la fixité du souvenir, quand nous comprenons que ce qui a gardé tant de fraîcheur dans notre mémoire n’en peut plus avoir dans la vie », je croyais vivre l’inverse. Pour moi, rien n’était plus douloureux que l’opposition entre la permanence des êtres – tous ceux qui me rendaient visite et semblaient fixés à jamais dans les jours précédant le 7 janvier – et la fragilité du souvenir, quand je sentais que ce qui avait tant de fraîcheur dans la vie, et tant de férocité, n’en avait plus dans la mémoire. Je ne vivais ni le temps perdu, ni le temps retrouvé ; je vivais le temps interrompu. Pour l’amitié, c’était pareil.

_ Je l’ai écouté avec soulagement, fier d’être muet. Quand on se tait, on sonne juste.

_ Il m’avait fallu atterrir en cet endroit, dans cet état […] pour sentir ce que j’avais lu cent fois chez des auteurs sans tout à fait le comprendre : écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre que de soi.

_Le nerf qui me reliait au jugement semblait coupé de la même façon que celui qui me reliait à la mémoire : je voyais comment j’aurais pu juger, selon quels critères mais l’envie de le faire avait disparu